Le 9 décembre 2025, AgiBot a célébré en grande pompe la sortie de son 5000e robot humanoïde. La scène, diffusée en livestream depuis l’usine de Shanghai du constructeur chinois, avait tout du jalon industriel : la production de masse, enfin atteinte. Mais le détail qui aurait dû passer inaperçu raconte une autre histoire. Ce 5000e exemplaire n’est pas parti vers une usine, un entrepôt ou un magasin. Il a été remis, symboliquement, au studio de l’acteur chinois Huang Xiaoming.
Un robot-vitrine censé incarner le passage à l’échelle qui finit dans le show-business : l’image est trop belle pour ne pas s’y arrêter. Et quand on regarde de près la composition du chiffre lui-même, le récit du « 5000e ouvrier » se fissure.
Le 5000e robot est un modèle de scène
D’après Pandaily, l’unité numéro 5000 était un Lingxi X2, livrée symboliquement au studio de Huang Xiaoming. Le choix n’a rien d’anodin. Le X2 appartient à la gamme la plus légère du catalogue d’AgiBot : un bipède agile, demi-taille, taillé pour la démonstration et le divertissement bien plus que pour la manutention.
Autrement dit, pour célébrer un jalon de fabrication industrielle, l’entreprise a choisi son robot le plus spectaculaire et l’a confié à une figure du spectacle. Le casting de l’événement est, en soi, un aveu : on met en avant le robot là où il performe — la scène — et on le sort de là où il devrait, un jour, travailler.
Ce que produit vraiment AgiBot
Le détail du parc produit, rapporté par Interesting Engineering, confirme cette lecture. Sur les 5000 unités, la répartition par gamme est éloquente :
- X-Series (bipède agile demi-taille, orienté divertissement) : 1846 unités — la gamme la plus produite.
- A-Series (humanoïde pleine taille) : 1742 unités.
- G-Series (base roulante orientée tâches) : 1412 unités.
Le constat est net : ce n’est ni l’humanoïde industriel pleine taille ni le modèle orienté tâches qui domine la production, mais bien la gamme de divertissement. La carcasse la plus fabriquée n’est pas celle qui est censée remplacer un opérateur sur une ligne ou un employé dans un rayon. C’est celle qui sait danser.
Fabriquer 5000 robots n’est pas déployer 5000 travailleurs
C’est là tout le glissement. Produire 5000 humanoïdes est un véritable exploit manufacturier — assembler 5000 carcasses, alimenter une chaîne, atteindre un volume. Mais ce succès de fabrication est présenté comme un succès de travail : 5000 robots qui s’apprêteraient à entrer en service. Or rien dans la mise en scène ne soutient cette équivalence. Le chiffre qui compte n’est pas « 5000 ». C’est lesquels des 5000, et où ils atterrissent.
La stratégie commerciale d’AgiBot renforce ce doute. Selon le média japonais Robotstart, l’entreprise privilégie le développement d’un écosystème de partenaires plutôt que la vente directe de robots : elle fournit des plateformes de développement open-source, des données et de grands modèles de langage, et cherche des partenaires locaux pour entraîner ses machines aux usages culturels et commerciaux. Une entreprise qui maîtriserait des robots prêts à travailler les vendrait clés en main. AgiBot, lui, vend des outils pour apprendre à les faire travailler.
Le vrai travail, c’est pour plus tard
Le discours de l’entreprise assume d’ailleurs ce report. Toujours selon Robotstart, le directeur marketing d’AgiBot, Qiu Heng, décrit une stratégie de déploiement en trois phases, classées par complexité :
- Environnement simple, tâche simple : usines et entrepôts.
- Environnement complexe, tâche simple : supermarchés.
- Environnement complexe, tâche complexe : le travail domestique, présenté comme un marché futur potentiel de centaines de millions d’unités.
Cette dernière phase, la plus ambitieuse, reste explicitement future. Qiu Heng cite aussi les konbini japonais — ces supérettes ouvertes 24 heures sur 24 — comme une opportunité spécifique, en raison des coûts de main-d’œuvre élevés et des risques de sécurité pesant sur les équipes de nuit. Une opportunité, donc ; pas encore un déploiement. Le dirigeant a présenté les gammes A2, X2 et G2 sur le stand de l’entreprise au salon iREX2025 de Tokyo, mais le passage de la projection au contrat reste à écrire.
Un déficit maquillé en succès
Le jalon des 5000 robots est réel, et il dit quelque chose de vrai : le secteur a appris à produire des humanoïdes vite. Très vite. Mais il n’a pas encore appris à leur faire faire un vrai travail au même rythme. En choisissant un robot de scène comme symbole et en le confiant à un acteur, AgiBot illustre malgré lui ce décalage. Le premier succès — fabriquer — sert à masquer le second déficit — employer. Reste à savoir, quand les chaînes tourneront à plein, combien de ces robots iront vraiment à l’usine, et combien continueront d’aller au studio.