La scène a fait le tour des fils d’actualité : à la cérémonie d’ouverture du Global Developer Conference on Embodied AI (GDPS) 2025, le 13 décembre à Shanghai, le robot humanoïde G1 d’Unitree, vêtu d’une tenue blanche de Tai-Chi, a exécuté une série de mouvements — posture de départ, Wild Horse Parts Mane, White Crane Spreads Wings — aux côtés d’artistes martiaux humains, selon Yicai Global. Quelques instants plus tôt, le Lingxi X2 d’AgiBot (Zhiyuan), costumé en lion, simulait une troupe de danse du lion en marchant sur des piquets en fleurs de prunier au rythme des tambours. Et pour la première fois, deux fabricants présentés comme rivaux directs montaient ensemble sur scène, leur toute première performance humanoïde conjointe, comme l’a relevé DigiTimes.

La lecture spontanée a été partout la même : voilà la preuve éclatante de l’intelligence des humanoïdes chinois. C’est précisément là que le folklore brouille la vue. Car le sommet qui orchestre le spectacle vend, dans le même mouvement, ce qui l’explique.

La chorégraphie n’est pas une prouesse, c’est une fiche produit

Au même GDPS, Unitree a lancé sa plateforme pour développeurs. Selon Interesting Engineering, cette plateforme permet de piloter les robots humanoïdes à distance depuis un smartphone, en se servant de la caméra du téléphone pour guider les mouvements. Le même média rapporte qu’elle embarque des routines d’action préchargées : arts martiaux, une danse The Twist et des séquences de ballet.

Autrement dit, le Tai-Chi présenté comme une démonstration d’autonomie correspond très exactement à ce qu’Unitree commercialise : du playback scripté et/ou de la téléopération, mis en scène en costume blanc. La bonne question n’est donc pas « les robots savent-ils faire du Tai-Chi ? », mais : la chorégraphie prouve-t-elle quoi que ce soit qu’une routine préchargée ne suffirait pas à produire ? Faire enchaîner à un humanoïde des postures d’arts martiaux est l’usage que le fabricant met lui-même en avant dans sa boutique d’applications. Le spectacle ne démontre pas l’intelligence ; il démontre que le produit fait ce pour quoi il est vendu.

Deux « rivaux » sur scène, un même calendrier d’État

Reste à comprendre pourquoi deux concurrents choisissent ce sommet précis pour leur première apparition commune. L’indice est dans le programme. La première montée sur scène conjointe d’AgiBot et d’Unitree tombe le jour même où Shanghai annonce, au GDPS, le lancement de la construction du Zhangjiang AI Innovation Town, d’après Futunn.

La temporalité n’a rien d’anodin. Selon Yicai Global, la ville vise à porter le cœur de son industrie de l’IA incarnée à plus de 50 milliards de yuans d’ici 2027. Vue sous cet angle, la « rivalité » entre les deux marques s’efface au profit d’une autre image : celle d’une filière nationale mise en scène. La concurrence devient décor ; la photo des deux champions côte à côte sert un récit de politique publique, calé sur une première pierre et une cible budgétaire.

Le vrai leadership ne se danse pas, il se compte

Si l’on cherche une preuve dure de l’avance chinoise, elle n’est pas dans la danse mais dans les volumes. Selon le cabinet d’études Omdia, repris par Fox News, AgiBot a dominé les livraisons mondiales d’humanoïdes en 2025 avec 5 168 unités sur environ 13 000 expédiées dans le monde cette année-là. C’est cette métrique, et non une posture de grue blanche, qui dit quelque chose de concret sur le rapport de force industriel.

Le contraste résume tout l’écart entre la mise en scène et la capacité. Un chiffre de livraisons mesure une industrie qui produit et écoule ; une chorégraphie mesure surtout la qualité d’une routine préchargée et d’un montage scénique. Les deux peuvent coexister, mais ils ne disent pas la même chose — et seul le second a été projeté sous les tambours.

Ce qui reste indémontré

Le GDPS abritait aussi un concours censé évaluer des robots sur des tâches d’assemblage industriel, de secours d’urgence et de services domestiques. Tant que les taux de réussite réels de ces épreuves ne sont pas publiés, rien ne permet de distinguer une capacité autonome d’une démonstration scriptée ou téléguidée — le procédé même que la plateforme d’Unitree rend banal.

Le folklore culturel n’est donc pas le sujet : c’est le paravent. Derrière le Tai-Chi et la danse du lion se joue un récit d’industrie et de politique publique, où l’autonomie des humanoïdes demeure une promesse à vérifier. La vraie nouvelle de Shanghai n’était pas que des robots savent danser. C’était qu’un État a su faire danser le récit.