Pendant un mois, ce fil a démonté la mécanique du mensonge humanoïde par couches successives. D'abord la démo truquée — le Tai-Chi préchargé, l'Atlas piloté en casque VR, le salto-prospectus. Puis le mot : « autonome », brandi cinq fois en une semaine et craquant à chaque tiers de phrase. Puis la scène : un gala télévisé où le diffuseur se trouvait être actionnaire des robots qu'il faisait danser. À chaque étage, le même réflexe : reculer d'un cran vers ce qui semblait plus solide. Restait un dernier refuge, le seul qu'on croyait incorruptible — la métrique dure, le chiffre de livraisons, le nombre d'unités sorties d'usine. Cette semaine, la tromperie y est entrée aussi.
Entre le 27 janvier et le 2 février, trois acteurs ont publié, en six jours, trois classements « numéro un mondial » mutuellement exclusifs. Chacun a fabriqué son propre tableau de scores. Ne demandez plus qui est numéro un : demandez qui tient la calculatrice, et qui paie pour qu'elle affiche ce nombre.
Trois couronnes pour une seule tête
Le premier à coiffer la couronne, c'est AgiBot. Le 27 janvier, le constructeur chinois diffuse un communiqué officiel reprenant un classement du cabinet d'analyse Omdia qui le place premier mondial en livraisons de robots humanoïdes pour 2025 : 5 168 unités, dont 3 588 humanoïdes bipèdes des séries A et X et 1 412 manipulateurs mobiles de la série G. Trois jours plus tard, le 30 janvier, AgiBot ouvre son premier événement européen à Milan, au lieu Magna Pars, et y arrive ceinturé du même chiffre : 39 % de part de marché mondiale selon Omdia, sur un total d'environ 13 000 unités vendues dans l'année. Le couronnement statistique n'est pas un détail de relations publiques : c'est l'argument de vente même de l'entrée en Europe. On ne vend pas un robot, on vend un rang.
Sauf que le rang est contesté — par celui-là même qu'Omdia avait classé deuxième. Le 29 janvier, Unitree Robotics publie son propre communiqué et revendique avoir livré plus de 5 500 robots humanoïdes purs à des clients en 2025, hors robots à roues. Le cabinet ne lui en attribuait que 4 200. C'est la première fois qu'Unitree publie des chiffres de livraisons — et il le fait non pour se soumettre au référent, mais pour le récuser publiquement. La presse spécialisée a enregistré la rupture sans ambiguïté : Caixin titre « Unitree Defends Robot Sales as Rival Claims Market Crown », Gasgoo demande « Annual Champion Changes Hands? ». L'entreprise, plutôt que d'entrer dans le classement par la porte, en a démonté la serrure.
Le seul homme sans chiffre promet le plus gros chiffre
De l'autre côté du Pacifique, le 28 janvier, le troisième acteur joue une carte d'une autre nature. Lors de l'earnings call du quatrième trimestre 2025 de Tesla, Elon Musk reconnaît n'avoir pu fournir aucun chiffre de production Optimus pour 2025, la production réelle restant très en deçà des objectifs annoncés. Il précise que les rares Optimus présents dans les usines n'effectuent que des tâches simples — du tri de cellules de batteries, par exemple — à des fins d'apprentissage et non de production, et que le programme demeure en phase de recherche et développement : les robots ne sont pas déployés « de façon matérielle ». Aucun volume significatif n'est attendu, ajoute-t-il, avant probablement la fin de l'année 2026, et il ne donne pour 2026 aucun objectif de production chiffré.
Le même homme, dans le même appel, lâche pourtant le chiffre le plus gros de toute la semaine : une capacité visée d'un million d'unités Optimus par an à l'usine de Fremont. Pour cela, il sacrifie ses voitures de prestige. « It's time to basically bring the Model S and X programs to an end », déclare-t-il, ajoutant : « We expect to wind down S and X production next quarter. » L'arrêt des Model S et Model X est programmé pour le deuxième trimestre 2026, et la ligne de Fremont sera reconvertie à la fabrication de robots. Zéro unité vérifiable d'un côté, un million promis de l'autre — par la même bouche, dans la même phrase.
La promesse de Davos s'effondre dans le tableur
La bascule est d'autant plus nette qu'elle contredit une scène que ce fil notait la semaine précédente. À Davos, six jours plus tôt, Musk promettait des « tâches complexes fin 2026 » et une « vente au public fin 2027 ». L'earnings call du 28 janvier ramène cette promesse au sol : aucun Optimus ne fait de travail utile aujourd'hui, et aucun volume n'arrivera avant probablement la fin 2026. La presse l'a relevé sans détour — Electrek résume : « Musk admits no Optimus robots are doing useful work — after claiming otherwise. » La promesse de la scène ne survit pas au passage par le tableur.
Le motif que personne ne croise : il n'existe aucun compte consensuel
Si l'on aligne ces trois revendications, un détail saute aux yeux : aucune ne repose sur le même décompte. Omdia avance 13 318 unités au niveau mondial pour 2025. La China Machinery Robot Association, elle, estime à environ 20 000 unités les seules livraisons chinoises de l'année — soit, à elles seules, plus que le total planétaire d'Omdia. Les périmètres de classification diffèrent : ce qu'on appelle « robot humanoïde livré » n'a pas la même frontière selon le bureau qui compte. Unitree se sur-compte de 1 300 unités par rapport au classeur d'Omdia ; Tesla ne se compte pas du tout, faute de production. La métrique que ce fil a passé un mois à exhumer de sous le folklore est devenue, à son tour, le folklore : chaque constructeur est désormais son propre bureau de statistiques.
Ce désordre arithmétique n'est pas qu'une querelle de comptables. Il prospère sur une incertitude technique que les analystes financiers, eux, ne masquent pas. Wang Feili, analyste industriel chez UBS Securities Chine, estime que la « technologie cerveau » reste le principal goulot d'étranglement pour la commercialisation des humanoïdes, et qu'un « moment voiture électrique » pour le secteur est improbable dans les cinq prochaines années. Tant que l'usage réel reste mince, le seul terrain de compétition disponible est le chiffre — et le chiffre, quand il n'est arbitré par personne, se fabrique.
La calculatrice plutôt que la couronne
Après la démo, après le mot, après la scène, c'est donc le nombre qui ment. Trois « numéro un mondial » s'excluent mutuellement la même semaine ; l'homme qui ne peut produire aucun chiffre de production promet le plus gros chiffre de tous. La seule chose réellement vérifiable de ces six jours n'est d'ailleurs pas un classement : c'est un aveu — celui de Musk reconnaissant qu'aucun de ses robots ne travaille. Le reste est affaire de tableurs concurrents.
La formule que ce fil portait depuis décembre — ne demandez pas si le robot est autonome, demandez qui tient le chronomètre — monte d'un cran. Cette semaine, le chronomètre est devenu une calculatrice, et chacun a apporté la sienne.