La semaine a produit deux prix de l’humanoïde, et ils ne désignent pas la même machine. Le premier se décerne sur une piste d’athlétisme à Pékin : il récompense des jambes, qui ont battu deux records humains de course en deux jours. Le second se signe au bas d’un bon de commande : il va dix fois plus souvent au quadrupède qu’au bipède, et il paie le bipède plus de seize fois le prix du quadrupède. Même semaine, mêmes constructeurs, verdicts opposés.
Le règlement exige l’autonomie décisionnelle là où il n’y a rien à décider
Les World Humanoid Robot Games affectent un coefficient de 1,0 aux tâches exécutées en autonomie décisionnelle complète, contre 0,5 lorsqu’elles sont téléopérées (Xinhua). Ce curseur sépare le prouvé de l’assisté, et il ne s’applique pas partout : selon Forbes, seul média à détailler ce point, les courses de plat imposent l’autonomie décisionnelle totale, tandis que les haies, les sauts, l’haltérophilie et le combat pieds-poings tolèrent encore la téléopération.
La certification la plus stricte porte donc sur l’épreuve où il n’y a rien à décider : courir droit dans un couloir vide. C’est là que sont tombés les records. Un humanoïde a couvert le 100 mètres en 9,39 secondes, sous les 9,58 secondes d’Usain Bolt à Berlin en 2009 (Euronews) le Tien Kung Ultra du Beijing Innovation Center of Humanoid Robotics, chronométré à 9,32 secondes en série (Bangkok Post), a enlevé la finale du 400 mètres en 38,15 secondes, sous les 43,03 secondes de Wayde van Niekerk (Global Times). Le bond locomoteur est réel : le chrono gagnant du 100 mètres était de 21,50 secondes l’an dernier, soit une vitesse plus que doublée en douze mois.
Les 2,88 mètres du saut en hauteur — contre 0,95 mètre l’an dernier et 2,45 mètres pour Javier Sotomayor en 1993, selon ESPN, seule source à rapporter la marque — relèvent en revanche d’une famille d’épreuves où le règlement n’impose pas l’autonomie décisionnelle. Le chiffre est spectaculaire rien n’oblige la machine à l’avoir décroché sans humain dans la boucle.
La chute est nette dès qu’il faut enchaîner
Le programme est passé de 26 à 51 épreuves, dont 21 mises en situation professionnelles ou domestiques (Xinhua) : les organisateurs voulaient mesurer la tâche, pas le geste. Sur le scénario domestique — ranger le séjour, plier et ranger le linge, charger la machine à laver, étendre le linge, réceptionner un colis — assorti d’une limite de 30 minutes, aucun robot n’a bouclé l’intégralité des tâches pendant la période observée par la ZDF. Sur l’épreuve de lutte contre l’incendie et de sauvetage — identifier deux substances dangereuses, fermer trois vannes tirées au sort, éteindre un feu simulé en 30 minutes —, trois équipes seulement sur les 12 engagées ce jour-là sont allées au bout, pour 23 inscrites (Interesting Engineering).
Le même écart se lit à l’intérieur de l’athlétisme : l’or du saut en longueur est parti à 7,97 mètres, mais sur 21 équipes engagées, six seulement ont enregistré un essai valide — chiffre rapporté par le seul Bastille Post. Et plusieurs sprinteurs n’ont su ni freiner ni corriger leur trajectoire après la ligne d’arrivée : l’un d’eux a percuté le matelas d’amortissement, basculé en arrière et pris feu (Bangkok Post). Des machines qui courent le 100 mètres sous les dix secondes et ignorent ce qui vient après la ligne n’ont pas un problème de vitesse, elles ont un problème de boucle de contrôle. Les engagés étaient chinois à 96 % (Forbes) : c’est ce que sait faire aujourd’hui l’industrie la plus dense.
L’enveloppe de State Grid dit l’inverse du podium
Le 19 août, 36Kr a détaillé l’achat centralisé de State Grid Corporation of China : 6,8 milliards de yuans engagés en 2026 pour 8 500 équipements d’IA incarnée. L’enveloppe se répartit en 5,8 milliards de yuans pour les équipements, 800 millions pour la recherche et développement et 200 millions pour la formation, l’achat étant échelonné en trois vagues — pilote au premier trimestre, achat à grande échelle au troisième, complément au quatrième. Le matériel tient en trois lignes : 5 000 quadrupèdes d’inspection pour 1,5 milliard, 500 humanoïdes de travail sous tension pour 2,5 milliards, 3 000 robots d’inspection à deux bras pour 1,8 milliard.
Additionnées, ces trois lignes font exactement la ligne « équipements ». L’arithmétique boucle, et les prix moyens par unité qu’elle implique — calcul de la rédaction, State Grid ne publiant aucun tarif — donnent 300 000 yuans le quadrupède, 600 000 yuans le robot à deux bras, 5 millions de yuans l’humanoïde. Un humanoïde vaut ainsi 16,7 quadrupèdes : 5,9 % des machines commandées, 43 % de la facture du matériel. Réserve d’usage, une ligne d’achat centralisé peut couvrir l’intégration, le logiciel et le déploiement en plus du matériel. Le rapport de dix pour un, lui, ne dépend d’aucun calcul : il est écrit dans la commande.
La répartition des missions dit pourquoi. Les humanoïdes sont réservés aux travaux sous tension sur les réseaux de distribution et aux chantiers de très haute tension les quadrupèdes couvrent postes, lignes de transport et réseaux en zone montagneuse les robots à deux bras, la manœuvre d’équipements de poste et le traitement de défauts. Le bipède n’est pas acheté pour se déplacer, mais pour les rares gestes où un buste et deux bras humains sont la seule géométrie possible — et facturé en conséquence. Deep Robotics, Unitree, AgiBot, UBTech et Fourier Intelligence sont désignés comme les principaux bénéficiaires attendus (Humanoids Daily).
Ce qui entre en usine n’est presque jamais un bipède
Bosch lancera en août 2027 la production en série d’humanoïdes sur son site de Bühl, en Forêt-Noire, comme sous-traitant industriel de la jeune pousse londonienne Humanoid (heise) : plusieurs centaines d’unités visées pour 2027, quelques dizaines de personnes dédiées. La machine assemblée à Bühl s’appelle Gamma et succède aux prototypes HMND 01, une version Beta étant attendue fin 2026 et la production de masse à partir de 2028 (Denkstrom). Sa géométrie n’est publiée nulle part celle de son prédécesseur l’est, et elle n’est pas bipède : le HMND 01 est une plateforme roulante à base omnidirectionnelle surmontée d’un torse humanoïde, d’une tête et de deux bras, avec un préhenseur à trois doigts en configuration par défaut (The Robot Report). Humanoid ne vend d’ailleurs pas ses machines : le modèle retenu est le RaaS, la location incluant gestion de flotte, maintenance, assistance 24 h/24 et mises à jour. Schaeffler, à la fois investisseur et premier client des robots produits à Bühl, s’engage à déployer un nombre d’unités à quatre chiffres sur ses sites mondiaux d’ici 2032, à commencer par Herzogenaurach et Schweinfurt.
Même orientation ailleurs. Les humanoïdes mobiles sont devenus la première source de revenus de Rainbow Robotics au premier semestre 2026 (DigiTimes), sur un chiffre d’affaires semestriel de 21,38 milliards de wons (Herald Corp). Chez Galbot, la machine qui travaille sur une ligne de production de CATL est le S1, un robot de charge lourde à deux bras d’une charge utile de 50 kilogrammes (CnEVPost) — pas le premier bipède maison, l’ET1 « Xingzai », dévoilé le 20 août à la World Robot Conference (ITHome) puis vu le surlendemain, selon le seul BigGo, en match de tennis contre Zheng Jie, service au-delà de 100 km/h et relevé sans assistance après chute, en autonomie décisionnelle. Démonstration remarquable, sans bon de commande derrière elle.
Reste Xiaomi, seul bipède de la semaine sur une vraie ligne. Après environ quatre mois d’entraînement dans l’usine automobile du groupe, le taux de réussite au poste de pose d’écrous autotaraudeurs est passé de 90,2 % à 98 %, et le robot a tenu trois heures de fonctionnement continu à une cadence de 76 secondes par pièce (36Kr). Ce que des jambes apportent à un poste de vissage reste à démontrer : aucune source ne décrit la posture ni les déplacements de la machine. Le chiffre, lui, se retourne dès qu’on le rapporte à la cadence : 98 % à 76 secondes, c’est un raté toutes les cinquante pièces, soit environ une heure de production, et trois heures continues ne font que 142 cycles, échantillon trop court pour conclure sur une équipe complète. L’activité robotique de Xiaomi reste au stade du prototype et de la validation interne, sans chiffre d’affaires externe propre (eWeek).
Les producteurs, eux, promettent l’inverse : XPeng vise la production de masse de son humanoïde IRON d’ici fin 2026, à plus de 1 000 unités par mois (CnEVPost), et Unitree revendique plus de 5 000 expéditions sur l’exercice 2025 (Yahoo Finance). Ambitions de producteur, pas engagements d’acheteur : un volume expédié ne dit rien du format qu’un industriel choisit en signant.
Trois échéances rendront la thèse vérifiable. La première est proche : la vague d’achat à grande échelle de State Grid tombe au troisième trimestre, et l’on saura si la ligne des 500 humanoïdes à 5 millions de yuans tient en commande ferme ou se dégonfle au profit des quadrupèdes. Fin 2026, XPeng devra montrer une capacité mensuelle réelle plutôt qu’un objectif en août 2027, Bosch devra sortir de Bühl des Gamma en série, pour un client qui s’est donné jusqu’à 2032 pour les déployer. D’ici là, la seule question à poser devant chaque nouveau record est celle du coefficient : 1,0 ou 0,5.
